"J'ai travaillé 45 ans à l'usine. En 1914, je suis sortie de l'école, puis la guerre est venue. J'ai toujours travaillé: à la Générale, qui a été récemment démolie, et qui avait 150 ans, puis aux Assortiments Réunis où j'ai été retraitée longtemps."
Que faisiez-vous?
"Vous savez, ça se fait par pièces détachées, l'horlogerie. Nous, on travaillait sur la roue d'ancre; c'est une roue qui fait partie de la montre. Tandis qu'un autre atelier travaillait sur autre chose, sur la platine par exemple; sur la platine on posait les roues. J'ai toujours travaillé dans l'horlogerie, toujours."
Comment se fait-il que vous ayez choisi un métier de l'horlogerie?
"Il n'y avait pas le choix, à ce moment-là. Maintenant les jeunes font des études, mais nous, quand on est sortis de l'école, il fallait aider à la famille, c'est ça qui comptait en premier lieu. A quatorze ans je sors de l'école, on m'a mise tout de suite à l'usine. Mais je n'étais pas déçue, j'étais plutôt fière d'apporter une petite paye à la maison."
Vous n'auriez pas voulu faire autre chose?
"Pas du tout, à ce moment-là, vous savez, c'était un peu pour tout le monde la même chose. Maintenant la vie a tellement changé: les jeunes font des études, mais nous il fallait aider à la famille parce que c'était généralement des grandes familles. Il fallait aider à élever les enfants et tout ça: moi qui étais encore la plus âgée sur cinq filles et trois garçons..."
Est-ce que tous vos camarades de classe ont également pris le chemin de l'horlogerie?
"A peu près tous, ou paysans: il y en avait aussi qui étaient fils de paysans et qui reprenaient les fermes. Il y avait aussi beaucoup d'horlogers qui faisaient un peu les paysans à part: ils avaient une vache ou un cochon pour avoir de la viande.
En 1914, au mois de juin, je suis sortie de l'école et j'ai reçu vingt centimes de l'heure et j'étais très fière de les rapporter à la maison. On travaillait de sept heures à midi et de une heure à six heures, tous les jours, et le samedi jusqu'à midi."
Ça ne faisait pas des payes énormes!
"Pas du tout, vous pensez!"
Et est-ce que c'était suffisant?
"C'était pour tout le monde la même chose, il faut bien se le dire. On ne se voyait pas comme maintenant. Maintenant, ça ferait une manifestation, ça n'irait pas. Mais comme tout le monde était à peu près sur le même pied, ça n'avait pas grand-chose à voir. On ne s'imaginait pas qu'on pouvait avoir comme ça [= les mêmes conditions que maintenant]. Moi je suis sortie de l'école, je suis entrée [à l'usine] avec vingt centimes de l'heure, j'étais très fière de les rapporter. Ça se faisait comme ça, à l'usine: on vous offrait vingt centimes de l'heure et pendant un certain temps on voyait ce qu'on rapportait. Et c'est ça qui comptait: par la suite, si c'était une bonne ouvrière, on l'augmentait un peu. A un moment donné, on atteignait assez, si on se donnait de la peine, parce que moi j'ai toujours aimé beaucoup travailler. Je suis entrée avec vingt centimes de l'heure et je suis partie avec 175 francs de paye, mais j'avais appris le plus beau métier, le sertissage, on pose les pierres, c'est ça qui était le plus payé."
C'était particulièrement difficile?
"Oui, il y avait des machines horizontales, des verticales, il fallait apprendre tout ça... mais moi j'adorais, j'aimais!"
Alors vous maîtrisiez plusieurs parties?
"J'ai travaillé sur les roues d'ancres, sur le sertissage; j'ai fait du perçage, j'ai fait beaucoup de choses dans la montre."
C'était comment dans les ateliers où vous travailliez?
"On a toujours eu une bonne entente. On avait même formé un petit chur qu'on chantait, j'ai toujours aimé. J'avais des amies, beaucoup: je m'entend facilement, je n'aime pas les histoires. C'était très bien, mais à un moment donné, il est venu des étrangères et ça a un petit peu gâté les choses."
Dans les années d'après-guerre?
Oui, il est venu de la jalousie. On ne fait pas semblant [= on fait comme si de rien n'était], mais on le remarque, n'est-ce pas?
Le travail était aussi moins bien fait?
"Oui, c'est ça.
J'ai travaillé 45 ans à l'usine, je ne l'ai pas regretté, j'étais même fière de travailler. J'ai toujours aimé, vous comprenez, on était pas gâtés avec une grande famille de cinq filles et trois garçons: on savait qu'il fallait se débrouiller. On devait tricoter nos bas, à ce moment-là, on n'avait pas des bas comme ça [elle montre ses bas nylon]!"
Vous n'aviez jamais les mains inoccupées?
"Ah, toujours: on tricotait, j'ai beaucoup brodé, j'ai fait des ouvrages magnifiques: du crochetage, du brodage, j'ai fait de tout. J'adorais ça: les premiers sous d'argent de poche que j'ai eu, je les ai mis pour apprendre à broder et des choses comme ça."
Est-ce que vous aviez des hobbies à côté: du jardin, etc.? Enfin, bien que le jardin n'était pas un hobby à l'époque...
"Oh, on avait des jardins, il fallait cultiver nos légumes, n'est-ce pas, on n'avait pas des marchés comme maintenant, ce n'est pas à comparer, mais c'était pour tout le monde."
Ça mettait un peu de "beurre sur les épinards"?
"C'est ça. On ne s'en faisait pas, on était contents comme ça; tout le monde était sur le même pied, il n'y avait pas de difficultés."
Vous avez connu la grande crise des années trente durant laquelle des gens ont chômé longtemps?
"Oui, le chômage on y est tous passé. Vous savez, j'ai été une année à la maison, à charge. Parce que là, on recevait quatre francs par jour pendant nonante jours et c'était fini, il n'en était plus question. J'ai été une année chez mes parents sans rien gagner. Jusque [= jusqu'à ce que] [...] j'apprend tout pas hasard que [...] les patrons qui avaient un petit atelier à côté de chez nous [...] avaient reçu des commandes [...] mais ils avaient renvoyé leurs ouvrières en place, à cause de la crise qui était générale. [...] J'ai guetté le patron pour demander si c'était vrai. Il m'a dit que c'était vrai, mais qu'il ne pouvait pas tout de suite faire venir les ouvrières qu'il avait envoyées en place, parce qu'il n'était pas sûr, mais qu'il pouvait éventuellement m'engager provisoirement. Et je suis toujours restée là."
Vous avez eu de la chance de pouvoir travailler durant cette période.
"Oui, je me débrouillais beaucoup, vous savez."
Ça ne devait pas être évident?
"On occupait les hommes, par exemple sur des chantiers, mais nous, on allait en place pour quinze francs par mois."
En Suisse allemande?
"Oui, pour quinze francs."
Ça ne devait pas être facile.
"C'est comme ça, c'est la vie, il faut suivre le mouvement. Maintenant j'ai 95 ans; j'ai fait ma vie, honnêtement, j'ai travaillé, je n'ai rien à regretter du tout. Je ne me plains jamais, j'accepte tout le mieux possible et puis ça va. Qu'est-ce qu'on veut de mieux? On attend! On attend! [elle parle de la mort]"
Dans ces villages dominés par l'horlogerie, est-ce que ce n'était pas étouffant, de savoir par exemple qu'il n'y avait pas d'autre travail que dans l'horlogerie?
"Pour mon cas, je n'ai jamais pensé à d'autre solution. Ecoutez, il ne faut pas comparer la vie de ce temps-là avec celui-ci. Maintenant, les jeunes, il faut étudier: c'est ça qui compte, n'est-ce pas? Mais tandis que là, personne ne pensait à étudier, il fallait travailler pour aider la famille. Il n'était pas question. Et c'était pour tout le monde la même chose, ça ne nous dérangeait pas, non."
Il y avait peut-être une autre mentalité?
"Voilà, c'est ce que je voulais dire: une autre mentalité que maintenant; tout a changé au cent pour cent."
En parlant d'autre mentalité, certaines ouvrières m'ont dit qu'elles n'auraient jamais osé changer d'usine, parce que pour elles c'était comme une trahison.
"Peut-être!"
Vous en avez connues, qui étaient comme ça?
"Oui. Peut-être que c'est juste. Par exemple, j'avais appris les sertissages et la patronne qui m'a appris, par la suite il est venu une crise [elle sous entend qu'elle a été licenciée à cause de la crise], j'ai été sans travail un certain temps et puis j'ai trouvé du travail [là] où j'ai travaillé [durant] 37 ans après. Et cette dame chez qui l'ai appris le sertissage, au moment où le travail a repris, elle aurait voulu que je retourne, mais je n'ai jamais voulu parce que je me dis: "Mes nouveaux patrons m'ont acceptée quand j'avais rien et bien maintenant je reste là". Je suis comme ça!"
En fait, il y a une moralité, une honnêteté de l'ouvrier qui ne trahit pas son patron, son entreprise...
"Oui, ça je n'aimais pas... Je respectais mes patrons qui m'avaient acceptée quand j'étais sans travail."
Maintenant, une telle attitude n'existe plus, c'est devenu rare...
"C'est tout différent. Vous comprenez, j'ai 95 ans, je vois le changement, je me dis: "Mon Dieu..."."
C'est vrai, vous avez dû connaître une société à l'image bien différente: qu'est-ce que ça vous fait, lorsque vous voyez les choses maintenant? Que pensez-vous? Pensez-vous que c'est dommage?
"Pas du tout! Je ne regrette absolument rien; je suis toujours contente de mon sort et puis j'y vais et maintenant j'attend le reste, le bout du voyage: c'est normal, il faut savoir l'accepter; on attend, on fait ce qu'on peut encore, on n'est plus beaucoup bonne à grand-chose [...]. J'espère que j'ai vécu normalement, honnêtement, et puis voilà."
Est-ce que vous avez fait un apprentissage, ou avez-vous été formée sur le tas?
"Ecoutez, il n'y avait pas question d'apprentissage. Au moment où j'ai quitté l'école, en 14, il y avait la famille... Tout de suite on nous cherchait une place en fabrique pour aider à élever les enfants, parce que j'étais la plus âgée. Alors naturellement, il n'y avait pas question, et puis dans les grandes familles, c'était général, ça se passait comme ça. Alors j'ai travaillé, j'étais toute fière d'apporter ma petite paye..."
Vingt centimes de l'heure?
"Dites, vous vous rendez compte? Et j'étais fière! C'est comme je vous dis: à ce moment-là, ils ne nous payaient pas beaucoup, puis ils se rendaient compte après de ce qu'on rapportait et après on nous augmentait."
Vous ne vous disiez pas que c'était dommage d'être payée si peu pour le travail que vous deviez faire?
"Ben oui, mais qu'est-ce que vous vouliez qu'on fasse? On ne pouvait pas se défendre, ce n'est pas comme maintenant... Maintenant, alors là, hein, c'est tout différent!"
Peut-être que les gens avaient peur de se défendre?
"Aussi: d'être sans travail et de ne pas pouvoir gagner... rien, qu'on nous liquide... On n'aurait pas osé dire un mot: à nos patrons, jamais!"
Et avec vos chefs directs, dans les ateliers, est-ce que vous osiez un peu parler?
"Je dois dire que j'ai eu des moins bons chefs, mais que j'en ai eu des très bons aussi: alors il fallait aller d'après."
C'était possible d'avoir un dialogue avec eux, de leur dire ce qui n'allait pas?
"Pas toujours. J'en ai quand-même eu des chefs... [elle sous-entend: des bons chefs] et que j'aimais beaucoup, des très gentils, mais par contre il y en a d'autres... C'était pas toujours facile, il fallait savoir accepter."
Aviez-vous le droit de parler entre collègues, durant le travail?
"Oui, ça alors, on causait, on chantait même, on chantait à l'usine!"
Vous chantiez n'importe quand, ou à un moment spécifique?
"Un moment spécifique, je vais vous dire: c'était quand on avait le conseil d'administration, qui habitait au Locle, parce que je travaillais aux Assortiments, et le conseil d'administration, ils nous invitaient chaque année pour un dîner. Et puis alors on avait formé un chur: ils étaient heureux de nous entendre chanter, c'était mes plus beaux moments."
Et vous osiez aussi chanter au travail, à vos établis?
"On osait chanter, on osait causer."
Vous pouviez vous lever, aller quelque part?
"Oh oui."
Mais alors vous n'étiez pas payée à l'heure, mais aux pièces?
"Ecoutez, moi, quand je voyais celles qui étaient à l'heure et qui n'en faisaient pas des tas, j'ai jamais voulu être à l'heure. J'ai toujours travaillé aux pièces pour savoir que je faisais mon travail, parce qu'à l'heure, on voyait souvent: je ne veux pas dire le mot, mais je le pense!"
Et vous, par honnêteté envers vous-même et vos patrons, vous préfériez être rétribuée aux pièces plutôt qu'à l'heure?
"Oui, moi je préférais être aux pièces: je ne voulais pas avoir le nom d'être une tire-au-cul."
C'était comme ça, à l'époque, ceux qui étaient payés à l'heure étaient considérés comme des tire-au-cul?
"Oui."
C'est drôle, parce que maintenant, c'est différent: on ne voudrait plus être payé aux pièces parce que c'est une sacrée pression, on ne peut pas être fatigué, produire moins...
"Ah non, il ne faut pas les fatiguer maintenant, ces petits... Ah non, moi je dis comme ça... [elle rit]."
Vous avez connu de ces femmes qui prenaient des "poudres" Kafa pour soutenir la cadence?
"Oh oui!"
C'était courant?
"Assez courant, oui [...]. Je dois dire que pour moi, les médicaments, ça a toujours été mon ennemi: je n'ai jamais beaucoup pensé aux médicaments. [Elle explique que maintenant encore, à 95 ans, elle est toujours réticente à prendre des médicaments.] [...] Il ne faut pas trop s'écouter [...]."
Vous m'avez déjà dit en quoi consistait votre métier, mais avec les roues d'ancre que deviez-vous faire: vous deviez percer, visser?
"Non, à la roue d'ancre, on devait enlever la bavure et on les faisait plates: on les passait sur une machine avec de la pâte et du pétrole. Ça puait! C'était pas gai. Maintenant, je ne voudrais pas faire ça."
C'était pénible d'avoir ces émanations de pétrole?
"C'était toujours dans le pétrole, dans la pierre du Levant, dans des trucs comme ça, alors c'était pas... oh non! Maintenant on ne verrait plus faire ça [elle dit "non" de la tête pour encore renforcer son propos]."
Vous avez l'impression que maintenant les gens n'acceptent plus des conditions de travail comme dans le temps?
"Du tout, du tout [elle dit "non" de la tête], non, aucun. Dans tous les domaines, ça a changé."
Dans le temps on acceptait de faire des travaux même dangereux pour la santé?
"Ah oui, mais qu'est-ce que vous voulez, la situation était telle qu'il fallait l'accepter. Il n'y avait pas question... C'était comme ça."
C'était facile pour les patrons, parce que les ouvriers collaboraient bien, ils étaient résignés à leur sort, ils ne pensaient pas à demander des vacances, ou plus d'argent...
"Tout à fait."
Vous avez vécu les premières vacances horlogères, vous vous en souvenez?
"Les premières vacances, voilà que c'était en 37. En 37, mon mari et moi on avait fait des économies et on était partis à Paris. En revenant, on apprend que l'année prochaine on aura des vacances, une semaine: hou, on n'en revenait pas! Et puis payées... En 37: vous voyez que je me souviens!"
C'est quelque chose qui vous a marquée?
"Tout à fait, oui."
Ça faisait quoi, comme impression, d'apprendre qu'on allait avoir des vacances et être payés?
"Vous vous rendez compte comme ça nous a fait, hein? "C'est possible?" Qu'on se disait. Et puis maintenant: il y a les vacances, le treizième mois: il y a tout et c'est encore tout juste s'ils sont contents."
On est devenus difficiles...
"C'est dommage!"
Vous aviez des loisirs? Lorsque vous aviez congé le samedi après-midi, le dimanche, que faisiez-vous?
"On allait à la montagne, et puis le samedi, c'était la lessive. Et après il fallait repasser. On tricotait beaucoup. On était toujours, toujours, occupés. Mais c'était pour tout le monde, pour tout le monde."
En fait, de voir que c'était pareil pour tous, ça donnait moins l'idée de vouloir changer quelque chose?
"Exactement, oui. On n'était pas choqués, c'était plus ou moins normal pour nous. Non, non, c'est tout à fait une autre situation."
Après, lorsqu'il y a eu les premières vacances, puis les premières machines à laver automatiques, ça a été une libération?
"Alors là, je me suis mariée, on s'est fait une situation, mon mari et moi, on a bâti une maison. Quand la maison a été payée, on s'est payé des voyages, parce que j'adorais les voyages. J'ai beaucoup voyagé par la suite, mais j'ai travaillé et le l'ai gagné! Durement!"
Vous avez aimé voyager...
"Oui, j'ai beaucoup aimé voyager. Je n'aimais pas aller en vacances toujours à la même place: non, ça ne m'intéressait pas. Je voulais voir des autres pays et des trucs comme ça. Le dernier voyage que j'ai fait, c'était en Angleterre, que j'étais jamais allée... Je l'ai gagné, parce qu'à Reconvilier, ils inauguraient la salle des fêtes et j'ai gagné le voyage en Angleterre, pour deux personnes. Et puis comme j'étais avec ma copine [...], je lui ai dit: "Si je les gagne, vous venez avec.". Et j'ai gagné. C'était mon dernier voyage. J'ai fait le Danemark, j'ai fait beaucoup, beaucoup de voyages... En Italie, en France [...]. J'adorais les voyages, pas les vacances, pour voir autre chose [...].
Je peux dire que j'ai passé ma vie très bien, j'étais toujours contente. J'ai jamais été gâtée en étant gosse: on était une trop grande famille pour être gâtés... Mais enfin, on n'a manqué de rien, on n'a pas eu faim. On a eu des guerres... Moi j'ai toujours dit: "J'ai été deux guerres, la troisième ne me fait pas peur, parce que je sais ce que c'est...". On a eu des cartes d'alimentation, tout ça... Notre père avait acheté des cochons, on les engraissait: avec notre grande famille il y avait des restes... On s'est débrouillés le mieux possible."
[Petite interruption pour savoir à quelle heure elle doit se rendre à la salle à manger pour le repas de midi].
Pour revenir à ce que nous avions déjà vu auparavant: est-ce que ce n'était pas pesant d'avoir vos chefs toujours derrière vous, pour contrôler votre travail?
"Ecoutez, je me suis toujours bien entendue avec les chefs. Ça, je ne peux pas dire, je n'ai jamais eu à me plaindre. Sauf une place: ils m'ont prise un peu pour une... [elle se met l'index sur la tempe pour signifier qu'on l'a prise pour une idiote] hein! Alors j'ai vu ça tout de suite: j'ai démissionné. Je suis partie, je suis allée ailleurs, tout est bien allé. Je ne me laisse pas faire, je ne me laisse pas faire alors..."
Alors quand-même, s'il y a quelque chose qui "cloche", vous ne restez pas en place?
"Je ne reste pas, je file, parce que je ne veux plus rien avoir à faire avec des gens qui se foutent de moi, qui me prennent pour une bécasse, non!"
Qu'est-ce qui était arrivé, il vous donnait du mauvais travail?
"C'est-à-dire qu'une fois, il m'apporte des pièces. Comme j'étais pas folle... Il ne m'aimait pas, je le voyais, il ne m'aimait pas. Alors il m'apporte une pièce en rhabillage. Bon, je n'y ai rien fait, et puis je l'ai rapportée. Il m'a dit: - "Bon, comme ça, ça va." Des choses comme ça, qu'il se passait! Alors je suis partie de l'usine, je n'ai plus voulu rester: avec des gens comme ça, non, je ne travaille pas!"
Il ne s'était pas rendu compte que vous n'aviez rien fait à la pièce?
"Du tout! Je voyais, parce qu'il ne m'aimait pas, qu'il voulait me jouer un tour. Alors je me suis dit: "Bon, tu n'as pas à te faire de soucis, je vais partir sans..." [elle fait un signe de la main pour dire "sans autres" ou "sans qu'on me mette à la porte"]. Comme ça! Je ne me laisse pas faire."
Vous avez votre fierté, vous ne vous laissez pas marcher dessus?
"Non, ça surtout pas! Je faisait mon boulot, normalement, le mieux possible, mais je me laissait pas faire. Au moment où j'avais raison..."
Je voulais vous demander: on parle souvent des horlogers qui faisaient la noce, qui n'allaient pas au travail le lundi, qui avaient leur bouteille de goutte...
"Oui, il y avait facilement... En tout cas, là où je travaillais, il y avait un concierge qui faisait la foire tous les dimanches et ce n'était pas chauffé le lundi. Alors là, c'était pas intéressant... On a vu beaucoup de choses: à 95 ans, ma foi...
Vous en avez vu de toutes les couleurs?
Oui, il y en aurait..."
C'était courant chez les ouvriers de ne pas aller au travail le lundi?
"Oh, alors là, ils se faisaient balancer, mais même pas trop, parce qu'il fallait des ouvriers: il y avait du boulot et il fallait tâcher de les garder malgré tout."
C'est peut-être parce qu'ils étaient payés aux pièces et non à l'heure: ils étaient payés que pour ce qu'ils avaient fait. Est-ce que vous avez remarqué une autre attitude chez les chefs, lorsque les ouvriers ont été payés à l'heure et non plus aux pièces?
"Je n'ai plus jamais voulu être à l'heure, jamais. Je voulais être aux pièces et puis qu'on voie ce que je faisais. Parce que je voyais des personnes qui étaient à l'heure qui étaient souvent aux toilettes ou n'importe..."
Si on vous dit que l'horlogerie est un des plus beaux métiers du monde, qu'en pensez-vous?
"Pour moi, oui, mais je sais que ce n'est pas pour tout le monde, quand-même, actuellement... Nous, quand je suis sortie de l'école, il n'y avait que ça: l'horlogerie, ou bien paysanne, si vous étiez des fils de paysans ou comme ça... continuer... [elle entend: "vous pouviez continuer l'exploitation de leur ferme".] Mais maintenant, c'est tout différent: les jeunes, c'est les études, la première des choses... On ne peut pas comparer du tout."
Est-ce qu'il y avait une fierté à être horloger? A faire des montres qui étaient expédiées dans tous les pays du monde?
"Peut-être, oui. Parce que l'horlogerie, c'était vraiment... [elle fait signe de la main pour dire "important"] en Suisse, hein?
Je n'ai jamais été à plaindre. Je ne me suis jamais plainte, je ne sais pas ce que c'est. Il faut savoir se contenter de son sort et puis y aller malgré tout."
Les événements, les dates, qui vous ont marqué dans votre vie, c'est quoi: la grande crise, les vacances?
"C'est surtout les vacances payées, naturellement. Oh, mais le travail aussi ça nous plaisait! En tout cas pour mon compte: j'ai travaillé de bon cur toute ma vie."
Mais les grands souvenirs marquants, c'est quoi? Si je vous dis: "Dites-moi quelles sont les choses qui vous ont marquée durant votre carrière." Est-ce qu'il y a des choses, des événements, qui sont vraiment importants dans cette période?
"A ce moment, je ne vois pas vraiment quoi; ce qui pourrait... Il y a beaucoup de choses, mais quoi? Vous entendez: qui m'ait marqué par déception, ou bien...?"
Par déception ou bien par contentement...
"Il y a beaucoup de choses, vous savez, il y a beaucoup de choses..."
Quoi par exemple?
"Je ne saurais pas quoi dire pour le moment; c'est difficile à penser, mais il y en aurait, naturellement... Vous savez, moi je savais accepter le mieux possible et je ne peux pas dire que j'aie été très déçue une fois dans ma vie, non... non... [court silence]."
Ça ne fait rien, c'était juste une question...
Est-ce que vous avez remarqué que ces derniers temps, il y a un regain de l'horlogerie traditionnelle?
"Oui, ils essaient de faire renaître l'horlogerie. Ils essaient par tous les moyens, que je remarque, ma foi, on verra maintenant ce que ça vaut."
Qu'est-ce que vous en pensez, vous? C'est une bonne chose, qu'on essaie de vendre plus de montres mécaniques?
"Je ne sais pas. Je ne sais pas: une chose que je trouve, c'est qu'il faut se radapter pour autre chose. Mais pourquoi quand il n'y a pas de travail? Pour moi, s'il n'y a pas de travail, c'est pas la peine de changer de... Là, je ne suis pas d'accord, non. Parce qu'il n'y a pas de travail, il y en pas pour personne, que vous soyez qualifiés là ou là. Pour moi il y a pas de travail: il y en a pas. [MmeClothilde Tièche n'est sûrement pas au courant de la progression dans la vente et la production de montres mécaniques. Il faut dire que la production de ces montres ne se fait pas dans la région, même si des entreprises locales fournissent certaines pièces comme les pignons, etc.]."
Avez-vous vu les musées d'horlogerie de La Chaux-de-Fonds, du Locle?
"J'ai tout visité."
Qu'en avez-vous pensé?
"C'était très, très intéressant."
Pourquoi?
"Parce qu'on voyait toutes les choses qu'on a passées, qu'on a vues dans le temps: toutes les sortes de montres, d'horloges de toutes sortes."
Toutes les techniques qui ont évolué?
"Oui."
Y-a-t'il des choses qui vous ont fait plus particulièrement penser à ce que vous, vous avez vécu? A vos années en usine?
"Mmm, pas spécialement, non... je ne crois pas."
Vous pensez que le rôle d'un musée, c'est de montrer l'évolution technique, en montrant des pièces d'horlogerie? Ou est-ce que vous pensez que ce serait bien que, par exemple, le musée montre l'évolution des conditions de travail: qu'il, montre l'horloger au travail, comment c'était au début, avec l'établi, etc., et puis qu'on voie ensuite comment c'est devenu, avec la production plus intensive?
"Ecoutez, moi je dis comme ça: "A quoi bon évoluer, évoluer, quand il n'y a pas de travail: il y en a pas, il n'y en a pas! Ils disent: "Il faudrait se restructurer...", je ne sais tout quoi, mais ça sert à quoi si il y a pas de travail?"
Mais vous ne trouvez pas que dans le musée, ils devraient montrer, par exemple, comment étaient les ateliers des gens de votre génération? Ils devraient, par exemple, mettre des grandes photos des ateliers, où on voit ces grands alignements d'ouvriers, d'ouvrières? Ou ils pourraient reconstituer des bouts d'ateliers? Vous ne pensez pas que ça pourrait intéresser les jeunes de voir quelles étaient les conditions de travail à votre époque?
"Ah, je ne sais pas."
Vous pensez que les gens sont plutôt intéressés uniquement par les belles montres?
"Vous savez, les montres, maintenant, ils font du "chiqué". Il faut. Et ils les vendent pans les pays riches et c'est ça qui compte: qu'ils peuvent encore faire ça. Mais par contre, des montres courantes, comme on a toujours fait: je ne sais pas... c'est difficile."
[J'abandonne la question sur les musées, qu'elle ne semble comprendre. Peut-être est-ce parce qu'elle considère que son métier et ceux des autres "fourmis" de l'horlogerie ne méritent pas qu'on en parle, dans un musée, ou qu'elle ne réalise pas l'intérêt qu'il peut y avoir à montrer les gestes du passé: pour elle, comme d'autres me l'on dit, seul compte le résultat, l'objet.]
Maintenant la montre courante, c'est ça [je lui montre ma Swatch]! Qu'est-ce que ça vous inspire, comme réflexion, quand vous voyez une montre tout en plastique, à quartz, ça ne vous déçoit pas un peu?
"Un peu? Si! Moi je disais: " C'est un os!" "
Vous ne l'échangeriez pas contre la votre?
"Non, pas du tout."
Pourtant elle est très précise...
"Ben oui, je crois, peut-être plus que celle-là [elle montre la sienne, une montre mécanique]. C'est possible."
Il y a peut-être moins d'âme dans la mienne?
"Oui. Voilà, c'est comme ça, c'est la vie."
[Comme l'heure du repas approche, je reviens à une question touchant à la vie quotidienne].
Hier, Monsieur Roland Bassin m'a dit que dans le temps, la viande était si rare à table qu'on ne la voyait que le dimanche. En blaguant, il m'a dit qu'on lui disait: "Salut viande, où est-ce que t'étais passée toute la semaine?" Vous avez aussi connu ça?
"Mais bien sûr, naturellement."
Il n'y avait pas de viande la semaine?
"Oh, c'était plutôt rare, oh oui."
C'est fou, parce que maintenant il y a des gens qui mangent de la viande trois fois par jour...
"Oh maintenant, c'est les gueuletons, ça compte..."
Qu'est-ce que vous mangiez? Des légumes, des patates?
"A la maison, nous, on avait des cochons. On cultivait, on était un peu paysans et horlogers en même temps. Il y en avait pas mal dans des conditions comme ça, surtout dans des grandes familles: il fallait avoir un peu de bétail et puis alors l'horlogerie, les deux pour pouvoir faire vivre toute la famille."
Qui s'occupait de tout ça, le père?
"Oh dites, notre père disait: "Toi tu vas là, toi tu vas aux champs, tu vas aux pommes de terre, et toi tu vas là...", quand on avait le samedi après-midi congé. C'était comme ça, notre père distribuait le travail et une autre s'occupait du ménage."
Pour les jeunes, il n'y avait pas beaucoup de temps libre?
"Oh non, à part ça il fallait tricoter ses bas, parce qu'on n'avait pas des beaux bas fins comme maintenant."
Que pensez-vous de mon intérêt pour la vie des ouvriers de votre époque? Vous pensez que c'est un peu original de s'intéresser à ça, ou que c'est bien?
"Non, pas du tout, je trouve que c'est pas mal, c'est même très bien de s'intéresser de la vie dans le temps et puis maintenant. Qu'on puisse comparer, que les gens puissent comparer comment on a vécu."
Vous pensez que c'est intéressant de laisser une trace de ce que vous avez vécu, de comment vous avez vécu?
"Si, pourquoi pas, oui."
Parce qu'il y a des gens qui m'ont dit: "A quoi bon s'intéresser à ça, on n'a rien d'intéressant à dire; ce n'était pas intéressant ce qu'on a fait..."
"Ah non! Je ne peux pas discuter comme ça: moi je dis il faut s'intéresser et il ne faut pas vouloir dire "Oh non, je ne fais pas ci, je ne fait pas ça...". Maintenant ils ont tout, tant mieux pour eux. Je ne suis pas jalouse..., je ne l'ai jamais été."
[Dernière question, en vitesse, pendant qu'elle se prépare à aller manger]:
Pourquoi est-ce que l'horlogerie s'est développée dans la région: est-ce qu'il y avait quelque chose qui nous prédestinait à devenir horlogers?
"Oh c'était quand même le plus important pour gagner sa vie, à ce moment: il n'y avait que ça."
[J'ai mal posé ma question: MmeClothilde Tièche n'a pas compris que je parlais des origines de l'horlogerie chez nous. Je ne peux malheureusement pas reprendre la question car la cloche du repas sonne.].
"Les ouvriers n'étaient pas gâtés dans le temps. Ils n'avaient pas les locaux nécessaires. On ne peut pas dire que ce n'était pas propre, mais c'était beaucoup plus renfermé et, suivant la partie qui était faite, il y avait de grandes machines, avec de grandes poulies qui venaient du plafond. Il y avait des odeurs d'huile. Je n'aurais jamais pu faire, ce n'était pas agréable!
Moi, je travaillais à mon établi, j'avais quelques outils, c'était propre, j'avais mon tablier blanc, on ne se salissait pas! On devait mettre des tabliers blancs à cause de la poussière. On n'employait pas d'huile, c'est pour ça que c'était un beau métier propre!
Je travaillais sur le spiral: on partait d'un bout de métal plat qu'il fallait mettre en forme jusqu'à ce qu'il soit bien régulièrement enroulé. Il fallait centrer les spiraux, les compter, mesurer leur longueur pour savoir combien de temps ils pouvaient fonctionner. Quand on avait fini notre réglage, il n'y avait plus qu'à ajuster le spiral sur une montre et ça la faisait marcher. On créait quelque chose, pas comme ceux qui devaient travailler sur des machines. J'ai toujours aimé énormément mon métier, de tout temps, depuis que j'ai commencé [...].
J'ai fait l'Ecole d'Horlogerie de Saint-Imier. C'était quelque chose, dans ce temps-là: si on faisait un apprentissage, les parents devaient tout payer, et à cette époque, ils n'avaient pas tant d'argent [...]. Ça retenait du monde: c'était quand même une année et demi qu'on devait passer en apprentissage. Il fallait payer tous nos outils. La machine à régler nous coûtait 175 francs: c'était une sacrée somme! Quand on voit les apprentis maintenant, on les paye magnifiquement pour faire leur formation, même s'ils ne savent rien faire de tout [...]. Toutes les régleuses ne faisaient pas l'Ecole d'Horlogerie, certaines étaient formées [sur le tas] auprès d'autres régleuses [...]. On avait des petites machines à régler dans lesquelles on mettait des balanciers-type sur lesquels il fallait ajuster nos spiraux [...]. J'ai commencé mon travail sur des grosses montres d'hommes. Au moment où ils voyaient qu'on faisait bien son travail, on avait toujours du plus petit. Pour finir, j'avais des toutes petites pièces, pour lesquelles il fallait faire le spiral avec un migros. J'aimais faire ça: il fallait de la patience [...].
J'aimais beaucoup mon travail, mais pour finir, j'en avais quand même assez et j'étais contente de quitter parce qu'il est venu des machines. Ils ont commencé avec des machines et moi, les machines, ça ne me vaut rien. Je n'aime pas ça. Pour finir on fait des réglages entiers sur machine! Je me rappelle qu'un de mes professeurs de l'Ecole d'Horlogerie m'avait dit que j'avais bien fait d'apprendre les réglages parce que c'est une partie qu'on ne pourra jamais changer. Mais quand j'ai quitté, on faisait des réglages entiers sur des machines [...].
J'ai travaillé quarante-six ans aux Longines. J'y suis entrée le 3 novembre 1918. Vous voyez, quarante-six ans assise: on ne se levait que pour aller aux toilettes. C'est dur au commencement, on a un peu de la peine. Il y en a qui ne le supportent pas et qui attrapent des maux d'estomac, parce qu'on est toujours penché sur son établi. Le dos était aussi quelquefois un peu fatigué, mais c'était comme ça, il fallait aller, il fallait bien gagner sa vie!"
Aviez-vous vraiment choisi de faire ce métier?
"J'aurais voulu être institutrice. C'était un époque où les places d'institutrices étaient très rares. J'en connaissais plusieurs qui n'avaient pas pu pratiquer du tout, qui avaient dû aller [travailler] dans des bureaux. Alors j'ai dit que ce n'était pas la peine de faire trois ans [d'études] si c'était pour ne pas avoir de travail ensuite. Tandis que dans l'horlogerie, j'étais sûre d'avoir du travail. L'horlogerie me plaisait aussi, ça m'a toujours plu, on a toujours été dedans. Mon grand-père a travaillé jusqu'à sa mort, à 87 ans, à son établi dans la Vallée de Joux. J'avais plusieurs cousins qui avaient des petites fabriques, des comptoirs, à la Vallée. Un autre de mes cousins était le grand représentant des Audemars-Piguet [...]. Mon père était horloger dans la Vallée de Joux. Lorsqu'il n'y a plus eu de travail, il est venu ici. C'était en 1897, il n'était pas encore marié. Il est rentré à la Vallée de Joux pour se marier et il y est resté deux - trois ans avant de revenir à Saint-Imier, avec sa famille. Mon père et mon grand-père étaient horlogers-paysans: ils allaient traire les vaches, allaient aux champs, ils faisaient un peu de paysage pour mettre du beurre sur les épinards, mais ils étaient horlogers avant tout. Mes grands-parents étaient des gens simples, ils n'étaient pas riches, mais très heureux. Bien plus heureux que [les gens] maintenant... ma soeur était remonteuse de finissage. Elle avait fait une année d'Ecole d'Horlogerie [...]."
Quelle était l'ambiance dans votre atelier, aviez-vous le droit de parler?
"On pouvait parler un petit peu. On chantait aussi passablement dans notre atelier, pas dans les autres. La cheffe aimait autant qu'on chante plutôt que de parler. Il y avait des régleuses plus âgées qui faisaient partie de sociétés de chant: quand elles avaient appris une nouvelle chanson, elles l'apprenaient aux autres. On a connu la belle vie, à cette époque. Après c'est devenu plus sévère et on a dû travailler avec des messieurs: ça n'était plus la même chose [elle ne sait pas vraiment pourquoi l'ambiance a changé].
On a été jusqu'à 1'000 ouvriers [chez Longines] et on travaillait à heures fixes! On était comme des montres. C'était pas encore les horaires libres [...]."
Les régleuses bénéficiaient-elles d'un statut social supérieur à celui des autres ouvrières?
"Non, mais elles étaient quand même un peu de familles aisées, parce qu'il fallait payer l'apprentissage [...]. Dans le temps, on disait que les régleuses ne se mariaient pas, qu'elles étaient comme les institutrices. On disait que c'était parce qu'elles gagnaient trop. Mais ça aussi, ça a changé: les anciennes régleuses sont parties, certaines sont décédées, la nouvelle génération était différente. Les jeunes régleuses qui travaillaient avec moi durant mes dernières années pensaient toutes au mariage, le plus tôt possible [...]. Les gens disaient que c'était les seules [ouvrières] qui pouvaient se payer des vacances. Mais toutes ne gagnaient pas beaucoup: comme on travaillait aux pièces, les "lambines" gagnaient moins que les "habiles". Quand Longines a dû payer au mois les régleuses, ils y ont perdu: elles ne se donnaient plus autant de peine que quand elles étaient payées aux pièces."
Est-ce que ce n'était pas pesant de faire contrôler sa production tous les jours?
"Ah, ma foi, c'était comme ça! Ils étaient sévères [au point de vue de la qualité] [...]."
Quels souvenirs marquants vous reste-t-il de toutes ces années passées chez Longines?
"J'ai eu de très beaux moments, parce que j'ai eu des gentilles compagnes. Nous avons fait des jolies sorties. On sortait le samedi, nous allions à la montagne. J'ai eu beaucoup de plaisir parce que j'ai eu de bonnes amies. Certaines sont beaucoup plus jeunes que moi, elles viennent me voir ici [à la maison de retraite]. On a fait des sorties, des petits soupers [...]. J'ai fait partie de beaucoup de sociétés: j'ai été durant trente ans membre du choeur de l'Eglise, j'ai fait partie des Samaritains et du comité des Soeurs visitantes [...].
Il y a eu les grandes fêtes qui ont célébré les 50e et 75e anniversaires des Longines. Les ouvriers étaient de la fête. Ils ont fait des immenses fêtes. Pour les 25 ans, il y avait une belle cérémonie à l'église, les Savoy étaient proches de l'Eglise, et des discours avec les autorités. Pour le banquet, on était dans une tente. Il pleuvait des cordes, l'eau dégoulinait sur les tables [...]."
Longines avait beaucoup de poids, politiquement?
"Non, c'est pas tellement la politique qui comptait; peut-être un peu la religion, parce qu'on avait des grands directeurs Darbystes. Il y en a peut-être qui ont eu de la chance de les avoir. Ils ont bien [beaucoup] donné au village; ils ont beaucoup fait au point de vue social."
Personne ne se dressait contre ce chapeautage?
"Ça je l'ai entendu dire: il y en avait qui disaient qu'il n'y avait que les Longines [que Longines était omniprésente à Saint-Imier]. Mais ce n'est pas vrai, il y avait bien d'autres fabriques qui ont fait leurs affaires dans ce temps-là, à Saint-Imier."
Vous souvenez-vous des premières vacances payées?
"Les premières vacances payées, je ne me rappelle pas de leur date. Mon père a eu une fois des vacances, c'était les seules qu'il ait eues. Il est mort en 1934. En tout cas, celles que mon père avait eues n'étaient pas payées. En 1929, on avait déjà eu une crise: c'était peut-être vers 1928? Je ne me rappelle pas quand nous avons eu nos premières vacances payées. On avait huit jours, on ne pouvait pas aller tant loin [...]."
Avez-vous connu des ouvriers qui pratiquaient les "lundis bleus"?
"Ça arrivait. Chez Longines, il y avait un ouvrier de réglage qui était comme ça. Le samedi, c'était terrible... Le chef l'avait renvoyé une fois, un lundi matin, parce qu'il était vraiment trop mal. Il y a une chanson sur les horlogers qui font trop la fête et qui ne vont pas travailler. Mais autrement, il n'y en avait guère, chez Longines, parmi les gens de ma génération, qui faisaient la fête. Autrefois, parmi les générations précédentes, oui, il y en avait: ils chômaient surtout le lundi."
Vous avez connu la grande crise, comment l'avez-vous vécue?
"J'ai été une année et deux mois à la maison. J'ai connu des crises auparavant. Je suis entrée à la fabrique le 3 novembre 1918. J'ai travaillé huit jours et la grève générale est arrivée. On [les régleuses] n'était pas assurées, on ne faisait pas partie d'un syndicat. Alors, la seconde semaine, le lundi, on nous a dit de couvrir nos établis, qu'on n'avait pas le droit de travailler. Ils nous ont fait tous sortir [de l'entreprise]. Tout était arrêté: les trains, etc. On avait ici une bande qui était bien décidée à embêter. Il n'y avait pas de travail, rien ne marchait. Dans les magasins, ils avaient déjà commencé à cacher la marchandise. Les gens avaient un drôle d'air. On est resté huit - dix jours à la maison, puis on a pu retourner au travail. On n'a pas touché de salaire pour ces jours-là.
Après, on a eu la crise de 1939. J'ai été un an et deux mois au chômage. J'ai reçu deux francs par jour durant 90 jours. Après les 90 jours, il fallait aller en place en Suisse allemande. Quand on voit maintenant comme c'est [les conditions de vie des chômeurs] et comme ils [l'assurance-chômage] étaient avec nous! [...]."
A quelle date avez-vous pris votre retraite?
"En 1964. J'ai mis mes outils dans une boîte et je ne les ai jamais retouchés."
Jamais?
"Non, parce que ces machines ça m'avait un peu épouvantée. Et puis j'avais l'âge de quitter. Après, des gens sont parfois venus me demander si je voulais leur faire quelques réglages. Je refusais en leur disant que j'avais fait assez de rhabillages dans ma vie [...]."
Vous avez donc été jubilaire chez Longines?
"J'ai eu les 25 ans, pas les cinquante. Ils ont aussi fêté mes quarante ans [de service]. Mais nous, à l'époque, on n'était pas gâtés comme les jubilaires le sont maintenant [...]."
Pour les ouvriers, changer d'employeur c'était un peu comme une trahison vis-à-vis de celui-ci?
"Non, pas ici. Si une ouvrière voulait changer, elle changeait. J'en ai connu beaucoup qui ont quitté."
Que pensez-vous du succès d'une montre comme la Swatch?
"C'est magnifique comme ça marche. Ils font des affaires d'or. Quand elles ne vont plus, on les jette, alors, immanquablement, le commerce marche. Au début, les gens n'étaient pas contents, mais maintenant, il y en a beaucoup qui en ont... Moi, je mets des Longines. J'ai travaillé chez Longines, j'ai des Longines! [...]."
D'après vous, qu'est-ce qui a amené l'horlogerie en Suisse?
"Je n'en sais rien. C'était beaucoup des paysans, en Suisse: peut-être qu'ils ont cherché à travailler à domicile parce qu'il y a des saisons un peu mortes. L'hiver, à la Vallée de Joux, il y avait parfois tellement de neige que le fils d'un de mes oncles sortait par la fenêtre. C'est peut-être ça: les gens ont cherché à s'occuper à l'intérieur durant l'hiver. A la Vallée, il y avait des comptoirs d'horlogerie. Les paysans faisaient aussi beaucoup le commerce du bois; ils faisaient beaucoup d'horlogerie et de commerce du bois en plus du paysage."
Est-ce que le caractère des gens y est également pour quelque chose?
"Oui, ils sont minutieux. J'avais un cousin à la Vallée qui était sévère [exigeant] pour le travail, c'était formidable. Il était diable [très habile]! Il était très, très sévère: il ne laissait rien passer. Mais c'est ce qu'il faut pour nous, les horlogers; c'est ce qui nous sauve: c'est la qualité, rien d'autre. C'est sûr, la qualité, il faut la payer, ça fait des montres chères, mais les clients s'y retrouvent.
Une fois, j'ai dû retoucher une montre qui était couverte de diamants; il y en avait même sur le bracelet! C'était beau, ça fait quelque chose de tenir ça dans ses mains: on est fier. C'était à des gens riches, des gens d'Amérique. Les gens d'ici ne peuvent pas acheter des montres comme ça."
Avez-vous visité des musées d'horlogerie?
"Je les ai visités, mais je ne m'en rappelle plus beaucoup. Le Musée des Monts [au Locle], si, je m'en rappelle: il y avait des choses magnifiques. A La Chaux-de-Fonds, j'y étais allée avec un groupe, on l'avait un peu regardé en vitesse."
Qu'est-ce qui vous a intéressé: l'aspect technique, les belles pièces exposées?
"Les belles pièces surtout, c'est beau le Musée des Monts."
Ne trouvez-vous pas un peu dommage qu'on ne montre pas assez comment était le travail de l'horloger, qui étaient ceux qui faisaient ces belles pièces?
"Oui, mais tout ça... [elle fait signe que cela n'a pas d'importance]. C'est le produit qui compte... [...]."
Hors enregistrement: "Seule compte la montre qui a été produite. Qu'importent les conditions dans lesquelles elle a été faite."
"Quand le pense au prix pour lequel on travaillait! Pendant la guerre, il y avait une grande commande pour les Russes, c'était des grandes montres de poche qu'on appelait des 17 lignes. Il y avait énormément à faire, on nous poussait à la production, je crois qu'on avait une petite prime à la production. Pour faire mon travail, on avait des plaques en verre sur lesquelles il y avait des coques, une centaine de pièces. Sur ces coques il fallait mettre une vis de piton, c'est là plus tard qu'on fixait le spiral, puis il fallait prendre des raquettes, y emboîter des coquerets et les visser avec de toutes petites vis. Pour une centaine [de coques] ça faisait 200 vis à mettre. Il fallait faire attention à ne pas les écorcher, il ne fallait pas que le coque soit éraflé parce qu'il était nickelé: les rayures se voyaient tout de suite. Pour faire une série [une centaine de coques, soit une plaque] on était payé 1 franc 70; ça faisait 300 vis, avec celles des pitons, à monter pour ce prix.
Si on arrivait à faire 200 pièces en un matin, pour Fr. 3 francs 40, on était contents! Il faut dire que c'était parmi les pièces les moins payées qu'on faisait. Il y en avait d'autres qui étaient plus faciles à faire et plus payées: les incablocs, par exemple, étaient payés 4 francs [la centaine]. Mais on n'avait pas toujours la chance de tomber sur des pièces bien payées. Il y en avait qui avaient toujours le meilleur travail à faire; elles avaient toujours les pièces qui étaient le mieux payées. Je ne sais pas à quoi ça tenait. J'avais, par exemple, une collègue qui était très leste [rapide], mais qui faisait de la gogne. Quand elle avait fait de la gogne et que les suivants [dans la chaîne de production] lui rapportaient son travail, elle les enguirlandait et ils venaient vers moi pour que j'arrange les pièces, parce qu'ils n'osaient plus retourner vers elle. C'était moi qui devait refaire son travail, sans être payée. Elle faisait les cartons de pièces chères et quand nous allions chercher du travail, il ne restait que des pièces peu payées parce qu'elle avait tout fait. Si le travail avait au moins été équitablement réparti, qu'on ait chacune le même travail... Je sais que tout le monde ne travaille pas à la même vitesse, [...]. Je me rappelle qu'on avait une série d'ébats à faire. Ça consistait à mettre le balancier en place pour calculer la place qu'il lui fallait pour qu'il puisse tourner [...]. Il y avait 100 cartons de pièces à faire. C'était une série difficile parce que les balanciers n'étaient pas adaptés; il fallait les mailler pour les mettre en place. Sur 100 cartons, j'ai dû en faire 80. Quand j'ai eu fini ce travail, j'étais tellement dégoûtée que je suis allée voir le chef pour lui demander un autre travail [...]. Pourtant ce travail-là était agréable à faire quand on en avait des bonnes [séries]. Ce travail s'appelait du logeage de balanciers. En premier j'avais fait du remontage de coque.
Ensuite j'ai fait les réglages et la mise en marche [...]. La mise en marche consiste à prendre le balancier déjà habillé, le spiral est déjà sur le balancier et il est déjà réglé, et à le fixer dans le coque. Il fallait bien le centrer et on faisait partir la montre. C'est à ce moment que la montre faisait son premier tic-tac! C'était agréable parce qu'on entendait ces montres qui se mettaient à faire tic-tac au fur et à mesure [...].
J'ai appris les réglages, mais ce n'était pas vraiment pour moi parce que je tremblais: il me fallait plus de temps. On était payés aux pièces ou au carton. Les contrôleuses, les visiteuses étaient les seules à être payées à l'heure [...]. Comparé à ce que gagnaient dans d'autres fabriques ceux qui avaient eu le courage de quitter notre coin... [on gagnait moins]. On croyait, parce qu'on était nés ici, que la Tavannes Watch était notre fabrique de village, que ce n'était que là qu'on pouvait gagner notre vie. Il nous semblait que c'était une infidélité qu'on faisait si on allait travailler ailleurs. On [y] était attachés. On croyait que ce n'était que là qu'on pouvait gagner notre vie. Plus tard, lorsque j'ai été mariée, j'ai travaillé à l'établi à la maison lorsque j'ai eu mon aîné, tout en sachant que je retrouverais toujours du travail [à l'usine] lorsqu'il serait plus grand. On savait qu'on trouverait toujours du travail à la Tavannes Watch."
C'était un peu comme une relation familiale?
"Oh, familiale, pas directement, non. On savait [que l'on pouvait y travailler]. Mais je n'ai pas pu retravailler, j'ai eu un enfant handicapé, puis plus tard, la Tavannes Watch a été liquidée. Je dois dire que le jour où la Tavannes Watch a fermé, ça m'a fait quelque chose. Malgré que c'était une fabrique qui nous avait exploités, c'était un peu l'âme du village [...]. Ça m'a fait mal. Surtout, il y avait tellement de monde qui y travaillait: des gens venaient de Tramelan, de Sonceboz, du Vallon, de la Vallée de Tavannes, des Franches-Montagnes... Il y avait trois ou quatre autocars qui ramenaient des jeunes des Franches-Montagnes qui venaient travailler ici."
Ce n'était pas pesant cet espèce de "chapeautage" de la localité par la Tavannes Watch?
"Non, on n'y voyait rien. On savait qu'on allait travailler là, nos parents avaient travaillé là... Maintenant on verrait les choses différemment, mais on n'avait pas beaucoup évolué, il faut le dire."
N'y avait-il pas des jeunes qui se révoltaient contre cette situation, qui n'avaient pas envie de travailler dans l'horlogerie?
"Non, on n'avait pas tellement le choix. Les garçons pouvaient être mécaniciens à la Tavannes Watch ou à la Tavannes Machines, ou alors travailler dans un bureau. Les filles pouvaient faire un apprentissage de bureau, mais si on ne faisait pas d'études, si on ne partait pas... Plus tard, ça c'est bien ouvert, il y en a eu beaucoup qui sont descendu à Bienne pour faire l'Ecole d'Horlogerie. Ils y apprenaient à faire les réglages et après ils pouvaient aller travailler dans des fabriques qui payaient. On disait que les régleuses gagnaient très bien leur vie. Alors qu'ici, à la Tavannes Watch, même aux réglages... [on ne gagnait pas grand chose]. Je ne me rappelle plus exactement de ce qu'on gagnait, c'était un peu plus que sur les petites parties, mais il fallait aussi en mettre... [=un bon coup pour gagner suffisamment]!
Tout dépendait d'avec qui on travaillait... Je dois dire que je n'avais pas bien appris. On m'avait mise avec une équipe de jeunes pour apprendre les réglages et une fois que j'ai su me débrouiller, on m'a "lancée dans la vie", alors que ces jeunes faisaient 2 ans d'apprentissage. Tandis que moi, j'ai été tout de suite mise aux pièces alors que je n'étais pas encore rodée. J'avais été formée sur le tas. Au début, j'avais une paye d'un franc à l'heure. J'aurais dû avoir moins, mais on m'a quand même laissé un franc par heure. Seulement, plus tard, lorsque j'ai été payée 1 franc 20 - 1 franc 30 à l'heure, on a continué à me payer un franc pour rembourser ma dette qui s'élevait à trois ou quatre cents francs. Je n'ai jamais pu la payer. A un moment donné, le directeur est venu vers moi, il a été chic, il a dit: "on voit que vous ne vous en sortez pas, on annule votre dette.". Comme ça, j'avais 1 franc 20 par heure. Vous vous rendez compte de ce qu'on gagnait? Je me souviens que la plus grande paye que j'avais "faite" c'était deux cents francs pour une quinzaine. On avait 1 franc 70 fixe de renchérissement par heure, grâce à la Convention horlogère. Je dois dire que c'est dans l'horlogerie que les salaires avaient augmenté le plus vite. Mais je n'ai eu deux cents francs qu'une fois. Malgré tout je suis nostalgique, pas seulement des réglages, mais même d'une petite partie. J'aimerais refaire de l'horlogerie, alors que lorsque j'ai quitté la fabrique, après m'être mariée, j'étais contente parce que j'en avais sec d'avoir comme ça travaillé et de ne presque rien gagner... Des fois, on nous redonnait des pièces qui n'étaient pas bien faites et on était découragées. J'ai dit: "Cette fois je suis contente, je me marie, j'aurai un mari qui va gagner ma vie, je travaillerai ce que je pourrai à la maison [à l'établi]. Je n'aurai plus à travailler pour gagner ma vie." Mais malgré ça, quand on ne repense plus à tout ça, les choses qu'on aimait reviennent. Quand on est passé par des mauvais moments, on oublie plus facilement le mauvais que le bon [...]. On ne l'oublie pas mais on ne le cultive pas. Il ne reste que les bons moments. Lorsque j'ai travaillé toute seule à la maison, j'avais l'ennui de la fabrique, de l'entourage. J'allais chercher mon travail à l'usine, je le faisais à la maison, et quand il était prêt, je le rapportais. Je faisais du réglage et de la mise en marche. J'étais payée au même tarif qu'à la fabrique, mais je crois qu'on n'avait plus les 1 franc 70 par heure de renchérissement. Je n'ai pas un souvenir précis, mais je crois qu'on n'avait que le fruit de notre travail, parce qu'on ne pouvait pas avoir de contrôle d'heures. Peut-être qu'il y avait quand même quelque chose qui venait s'ajouter. Je me souviens que je ne gagnais presque rien: il y avait des quinzaines où je faisais 20 francs; ce n'était presque pas la peine de travailler, mais c'était pour moi, mon à-côté, pour faire des cadeaux, etc. Et puis je n'ai pas travaillé énormément: j'ai travaillé peut-être une année, le temps d'installer le logement dans lequel nous avions emménagé après notre mariage. Mon mari me disait toujours: "Quand est-ce que tu vas retravailler?" J'ai encore rangé l'appartement, tricoté un pull-over, et quand le pull a été fini, j'ai dit à mon mari: "Bon, puisque tu m'y pousses, je retourne à la fabrique." J'ai recommencé en janvier, jusqu'en janvier de l'année suivante où j'ai dû arrêter le travail parce que j'attendais un bébé et que la position à l'établi me faisait mal avec lui, sa position me gênait. Je n'ai plus travaillé dès février et l'enfant est né en avril. Je voulais recommencer à travailler après sa naissance, mais comme il était né handicapé, les soins que je lui donnais ne me laissaient pas le temps de travailler. J'ai encore eu deux enfants après, alors ça a été fini, je n'ai plus retravaillé. Je suis restée sur ma faim, parce que j'aurais voulu retravailler."
C'est pour ça que vous m'avez dit regarder les annonces dans les journaux en espérant pouvoir faire des réglages à domicile?
"Non, ce n'est pas exactement ça que je cherchais. J'espérais qu'il y ait une fois des commandes énormes, que les horlogers de la région ne puissent pas suivre et qu'ils recherchent des vieux [horlogers] pour travailler. Je crois bien que j'essaierais, malgré que je ne réussissais pas à gagner ma vie, mais pour me retrouver un moment dans cette ambiance... Quoique tout à changé: on ne visse plus à la main, il y a un appareil électrique pour visser automatiquement. Je l'ai vu en allant visiter un atelier dans lequel j'avais failli retravailler; mais quand j'ai vu ces machines, c'était trop stressant, j'ai abandonné. Nous, nous devions bien faire attention à ne pas abîmer les vis, elles devaient être nettes. On devait aussi faire attention à ne pas enlever de matière sur la pièce, avec le tournevis. C'était très difficile, on travaillait avec le migros."
Est-ce que c'était dur physiquement?
"Au début on fatiguait: on avait les bras placés haut. Ça fatiguait les bras, les épaules. Les premières semaines, c'était pénible.
Il y a eu un moment où nous étions nombreuses. Il y avait tellement d'ouvriers à la Tavannes Watch que nous étions trois devant une fenêtre. Au lieu d'être deux, chacune avec sa moitié de fenêtre, ils avaient réussi à nous mettre à trois. Il fallait faire attention à ne pas se toucher et celles qui étaient au bout de l'établi n'avaient pas tant de lumière. Les ateliers étaient remplis! C'était pendant la guerre, il y avait des commandes. Une partie de l'usine faisait de la munition; il y avait une partie des machines qui tournaient pour faire de l'horlogerie et une autre pour les munitions. Ils ont fait énormément de munitions, ils prenaient ceux qui leur faisaient des commandes. On a travaillé énormément pour les allemands. Quand on pense qu'on travaillait pour la guerre! Mais on ne se rendait pas compte. Moi je n'en ai pas fait, mais ma maman, elle, en a fait. Ils appelaient ça des bâtis; c'était des espèce de petits blocs avec des pièces d'horlogerie à l'intérieur. Il fallait les "ébaver" avec une petite fraise. Ça rapportait bien, ils gagnaient plus que ceux qui travaillaient dans l'horlogerie. Il y en a beaucoup qui faisaient ça à la maison."
Vos deux parents ont travaillé dans l'horlogerie?
"Oui, mon beau-père aussi. Quand on voulait aller travailler, il fallait aller à la Watch! Il n'y avait pas trente-six solutions et on nous demandait pas ce qu'on voulait faire. Mon papa est rentré un jour en disant: "J'ai demandé du travail pour toi à la fabrique, tu iras faire les réglages." Il avait demandé une place pour moi! J'avais pleuré en cachette. Ce n'était pas ce que je voulais faire."
Quelle était l'ambiance dans les ateliers, pouviez-vous parler, chanter?
"On a eu chanté et quand on chantait trop souvent la même, on venait nous dire d'arrêter. Il y avait des ouvrières de tout âge; des jeunes et des moins jeunes, parce que les personnes ne s'arrêtaient pas de travailler pour prendre leur retraite, elles travaillaient jusqu'à ce qu'elles ne puissent plus, qu'elles en aient assez. Au bout de l'atelier dans lequel on était, il y avait une espèce de petite tourelle. Le chef se tenait là-dedans. Il nous voyait bien. Si on discutait, il avançait sa tête et il venait se placer derrière celle qui "blaguait". Il s'en fichait, mais on n'aurait pas osé tenir des conversations. Quand je suis allée au réglage, il y avait une équipe qui "blaguait" toujours. Moi, comme j'étais connue pour en être une qui ne "blaguait" pas beaucoup, on m'avait mise avec cette équipe pour les tempérer. Mais je n'avais pas pu: on me parlait, alors je répondais. J'ai beaucoup moins gagné en travaillant avec cette équipe qu'avec une équipe qui ne parlait pas. On est quand même déstabilisé, distrait. On peut parler sans lever les yeux de sa montre, mais quand on est plusieurs... Ça parlait tout le temps et le chef regardait souvent, mais il ne venait jamais rien dire. Je dois dire que je n'appréciais pas beaucoup, mais je n'osais pas demander à changer de place. J'ai travaillé là jusqu'à mon mariage. Disons que je ne pouvais pas me plaindre, il y avait des ateliers qui avaient des chefs un peu rosses, mais ça allait. On pouvait aller aux toilettes comme on voulait. A un moment donné, on n'a plus osé manger de fruits. Ils disaient qu'en mangeant des fruits, des pommes surtout, ça nous donnait une haleine acide et qu'on pouvait rouiller les pièces. Alors on avait l'interdiction de manger des pommes au travail. On a toujours fait les dix heures et les quatre heures. Des fois, le samedi, on s'offrait 50 grammes de salami, deux cornichons, un bout de pain... Non, nous n'étions pas stressées comme j'ai entendu dire que d'autres l'étaient. On n'était pas surveillées. Il fallait bien sûr travailler. J'avais une copine à qui la direction avait fait des reproches parce qu'elle ne travaillait pas assez. Elle gagnait peut-être moins que les 70 centimes qu'on nous donnait. Moi, je gagnais très peu, on ne me faisait jamais de reproches. Je dois dire que je gagnais peu parce que j'étais trop consciencieuse. Je voulais que ce soit vraiment bien fait. Il y en a d'autres qui étaient très habiles, mais qui "sabraient" leur travail, qui s'en fichaient. Il y en avait une qui s'était mariée avant moi, j'étais fâchée avec elle, je me disais qu'on pouvait dire que je lui avais payé une partie de son trousseau. Pour finir on ne se causait plus, toutes les deux, tellement j'étais furieuse."
Vous deviez refaire gratuitement les pièces qu'elle avait ratées?
"Oui, on n'était pas payées pour refaire le travail qui avait été mal fait. Ils revenaient avec la pièce; les horlogers venaient vers moi, parce que j'étais gentille. A tout moment j'avais quelqu'un qui me ramenait une pièce. Pour finir, le chef l'avait remarqué et ce n'était pas normal que je le fasse. J'aurais dû oser dire à ceux qui me ramenaient des pièces que ce n'était pas moi qui les avait faites, mais je n'osais pas [...]. Je ne peux pas dire qu'on ait été méchant avec nous; il y a peut-être eu dans les ateliers des... [cas], mais on savait qu'on était là pour travailler. Il y en avait qui se plaignaient de ce qu'ils gagnaient, moi je me disais: "pourquoi est-ce qu'ils se plaignent?" De toutes façons, ce que je gagnais ce n'était pas pour moi, c'était pour mes parents. Jusqu'à mon mariage, j'ai donné toutes mes payes à mes parents. Alors, s'il y avait plus ou moins, je n'y voyais rien..."
Y avait-il des ouvrières et des ouvriers qui revendiquaient des salaires plus élevés?
"Je ne crois pas, pas à ma connaissance. Les hommes étaient plus payés que les femmes, ce n'était pas juste. En plus, ils avaient une allocation de ménage que les femmes n'avaient pas. On avait une fois reçu une allocation d'hiver: les femmes et les célibataires recevaient 50francs et les hommes mariés avaient reçu 100 francs. On a reçu ça deux années de suite, en automne. On était heureux. On avait pas de treizième salaire. On n'avait pas ces allocations qu'il y a maintenant, à Nouvel An, etc."
Maintenant, le treizième salaire est parfois remis en question dans certaines entreprises.
"Le treizième salaire n'était pas une nécessité, maintenant les salaires sont tellement hauts. Ce n'est pas normal non plus. Il y a eu trop de revendications. Je suis d'accord qu'on ne pourrait revivre comme avant, mais il n'y avait, par exemple, pas la mode qu'il y a maintenant. Quand on avait des habits, on les usait avant d'en acheter des autres. On n'a pas connu ce temps où on jette ce qui est démodé. On avait des manteaux: tant que le col et les manches n'étaient pas usés, c'était encore notre manteau du dimanche. Et quand il était vraiment trop usé, on le mettait la semaine, du moins celles qui étaient dans ma condition. Il y en avait peut-être qui avaient des parents plus aisés et qui pouvaient mettre plus. On ne voyait rien d'autre. Il y avait quand même des riches, mais la différence entre riches et pauvres était moins marquée que maintenant. Au village il y avait des dames qui avaient des manteaux de fourrure; on savait bien que nous, nous ne pourrions jamais en acheter, mais ça ne nous faisait pas mal de ne pas en avoir. C'était comme ça. C'est après que les choses ont évolué. On a vécu comme ça et on n'était pas malheureux. On a travaillé de sept heures à midi moins vingt et de deux heures moins vingt à six heures moins vingt. Lorsqu'il y avait beaucoup de travail on restait jusqu'à sept heures moins vingt. On travaillait aussi le samedi. On n'avait congé que le samedi après-midi et le dimanche, mais on trouvait que c'était plus long. Il nous semblait qu'on avait des beaux week-ends. On ne partait pas. Nous les jeunes, on avait un peu tous des vélos. On allait faire des tournées en vélo, parfois le samedi après-midi, parfois le dimanche. On partait souvent faire le tour du Pichoux. On descendait par Bellelay, Châtelat, Undervelier, Delémont; on s'arrêtait manger une glace à Delémont, c'était une belle randonnée. On était contents.
Je dois dire aussi que j'étais toujours contente de recommencer le travail. J'y allais avec plaisir. La première année où j'ai travaillé, j'ai eu une semaine de vacances. On nous avait demandé quand on voulait prendre nos vacances et je les avais prises au mois de juin [...]. Quelques années plus tard, on a eu une semaine plus trois jours "perlés", qu'on pouvait prendre dans l'année. Encore plus tard, on a eu une semaine et une semaine "perlée" et, finalement, ils nous ont donné deux semaines. Ça nous paraissait énorme! Je me souviens de quand mon papa avait eu ses premières vacances: je crois bien que c'était pendant la guerre, c'était en tout cas avant que je commence et j'ai commencé en 1942. Mon papa n'était pas au service militaire. Il avait eu une première semaine de vacances qu'il avait passée à aller aux pâturages, où ils [des bûcherons] avaient abattu des sapins, pour déterrer les souches avec une hache. On allait avec ma maman et mon frère le voir à midi, pour lui apporter le dîner, et on pique-niquait là. Nous étions heureux comme tout, parce qu'on avait des magnifiques vacances!"
Vous rappelez-vous de la première fois où vous êtes partie en vacances?
"Je ne suis jamais partie avant mon mariage. J'ai dû partir, une fois, trois semaines, pour raison de santé: comme j'étais très fluette, toujours très fatiguée, le médecin m'avait dit de partir. J'étais allée à La Lenk. J'avais 20 ans. Autrement, je n'étais jamais partie. On ne pouvait pas, on ne gagnait pas assez pour se payer des vacances. Mes parents n'en avaient pas les moyens et moi je ne voulais pas partir toute seule, alors on restait tous les quatre à la maison. Il y avait des familles qui partaient en vacances, c'était celles où le couple travaillait. Ils allaient tous au Tessin. Il y avait des maisons entières d'horlogers; ils allaient tous se retrouver là-bas. C'était la coutume des premières vacances horlogères. Ma maman travaillait à l'établi, à la maison; elle travaillait juste assez pour ne pas faire tomber l'allocation familiale, parce que si elle gagnait plus qu'une certaine somme, plus qu'environ 120 francs, elle tombait. Alors elle s'arrangeait pour ne pas avoir plus de 120 francs afin de garder l'allocation.
Une fois que j'ai été mariée, nous sommes allés en vacances parce que mon mari le voulait: il était habitué à partir en vacances. Il ne travaillait pas à la Watch, mais ailleurs, dans un bureau. Il travaillait aussi pour 1 franc de l'heure; tout le monde travaillait pour ce prix. Je trouvais dommage de dépenser pour partir. Je pensais qu'il valait mieux le garder pour acheter des habits, etc. Ça me froissait qu'il veuille partir. Puis on a continué chaque année et je n'aurais plus voulu m'en passer. Mais alors on prenait des vacances vraiment simples: on est allés pendant vingt ans au même endroit, avec nos enfants, dans une maison de vacances pour Unionistes. C'étaient des vieilles chambres, dans certaines il y avait un lavabo alors que dans d'autres il y avait un lavabo par étage. Les unionistes, c'était les unions chrétiennes de jeunes gens, le Club Rambert et la Fédération Montagnarde unioniste. Ces trois sociétés s'étaient mises ensemble pour acheter des maisons [de vacances pour leur membres]: une à Champel et une aux Diablerets. Nous sommes allés à celle des Diablerets jusqu'à la mort de mon mari. Quand j'ai retravaillé, je m'occupais d'une caisse-maladie, on a aussi pu se payer des vacances à l'étranger: on est allés une semaine à Majorque. On n'a jamais pu beaucoup partir parce que nous avions trois gosses et que mon mari ne gagnait pas tant non plus [...].
Il y a, lorsqu'on parle de l'horlogerie de "dans le temps", le cliché de l'horloger libre, frondeur, qui faisait les lundis bleus; en avez-vous connu?
"Non, à mon époque ça ne se faisait plus. En tout cas pas dans mon atelier. Oui, dans le temps ça existait, il y avait beaucoup de buveurs. Il y a cette chanson des horlogers qui font la fête... Mais moi, je n'ai pas connu cette époque. Si c'était arrivé [que quelqu'un fasse des lundis bleus], il se serait fait "sortir" [renvoyer]."
"Une fois, un des stores en toile, qu'il y avait à l'extérieur de l'atelier, ne descendait plus. Alors quelqu'un avait demandé à un horloger de sortir sur le rebord de fenêtre, pour le descendre. Une fois que le gars avait enjambé la fenêtre, on l'avait refermée [...]. Tout l'atelier avait défilé devant la fenêtre pour rire. [Le chef n'était pas intervenu]: je ne sais pas s'il était absent ou s'il n'avait rien vu. C'est la seule farce que j'ai vue dans l'atelier. Quelque fois aussi j'avais mis des demi coquilles de noix sous les pieds de chaises des autres. Lorsqu'une d'elles s'asseyait, ça pétait fort. J'étais culottée, si une d'entre elles avait eu le coeur malade... On pouvait quand même faire des farces, mais pas la foire. On a eu aussi chanté, pas dans l'atelier de remontage, mais au réglage. Je me rappelle qu'on était allé à une noce et on avait chanté un chant que j'avais ensuite appris aux autres. On le chantait sans arrêt, celles qui étaient plus âgées [que nous] nous disaient d'arrêter de chanter toujours la même chose."
Avez-vous connu des crises de l'horlogerie?
"J'ai été au chômage, au moment où je me suis mariée, mais ce n'était pas une grave crise. Il y a eu un moment où je ne travaillais que trois jours par semaine, mais j'étais contente, ça me laissait du temps pour préparer mon trousseau [...]. Je me suis mariée en 1950, j'ai été au chômage en 1950, peut-être déjà en 1949. Des fois, on reprenait le travail, puis on chômait à nouveau. Je ne sais pas ce qu'il y avait eu, je crois que c'était quelque chose avec l'Amérique, les Américains ne commandaient plus et il y avait eu un ralentissement. On touchait du chômage. On a aussi eu deux semaines de vacances en hiver, pendant la guerre, parce qu'ils ne pouvaient pas chauffer car il n'y avait plus de charbon. Mais c'était deux semaines non payées.
Je me rappelle qu'en hiver, lorsqu'on retournait travailler le lundi matin, il faisait froid parce qu'ils arrêtaient le chauffage le week-end. Il fallait prendre des pulls et des châles et on laissait nos quinquets allumés le plus longtemps possible pour nous réchauffer les mains [...].
Une de mes collègues a eu l'audace de partir [de changer d'employeur], elle gagnait autrement [plus]. Elle a travaillé à domicile pour plusieurs maisons. Celles qui allaient travailler à Bienne [avaient des bons salaires], mais moi je n'aurais pas osé, il me semblait que c'était faire une énormité que de quitter la Watch. J'ai cru, le jour où on m'a mise devant ces pièces, que j'allais gagner ma vie avec ça et qu'il me fallait rester là devant. Qu'il ne fallait pas y déroger."
Les employeurs avaient de la chance d'avoir du personnel si dévoué, non?
"Le personnel n'était pas dévoué, il était soumis; et il fallait bien gagner sa vie, on n'avait pas le choix.
La mode de mon temps, c'était que les jeunes filles partent en Suisse allemande pour y apprendre l'allemand, mais moi je n'aurais pas pu partir, j'aurais trop eu l'ennui. J'ai regretté plus tard de ne pas être partie, ça m'aurait fait du bien de partir un an, ne serait ce que pour ma santé [...]. Celles d'ici [de Tavannes] qui partaient allaient presque toutes à Baden et quand elles revenaient, elles allaient travailler dans un bureau. C'est ce que j'aurais voulu, mais je n'osais pas trop le dire parce que j'en avais assez de l'école, je n'avais pas envie d'étudier encore [...]. Après, je me suis dit que j'aurais dû le faire."
Qu'est-ce qui vous a marqué dans l'horlogerie, y a-t-il eu des moments importants au niveau, par exemple, des changements, etc.?
"Il y a eu beaucoup de changements. Au moment où j'ai commencé la fabrique... petit à petit l'atelier est devenu plus grand. On a dû mettre des blouses blanches pour travailler [...].
C'était assez monotone, il y avait encore une assez bonne collaboration [...]."
Y a-t-il eu une évolution technique?
"Non, je dois dire que c'est ça qui a tué la Tavannes Watch. Il y avait toujours les mêmes machines, toujours le même fourbi, le même outillage [...].
En 1945, on a dû faire des montagnes pour le stock, parce qu'il n'y avait pas de travail en ce temps-là [...]. Je ne voyais pas le spiral, tellement c'était petit. Il fallait travailler avec les brucelles et la montre marchait quand même, mais je ne sais pas comment. Je pense qu'il fallait qu'ils reprennent tout, parce que la montre allait trop vite ou trop lentement...
Il y en avait encore beaucoup qui passaient après nous. On n'était pas des horlogers complets. Moi je posais les coques et je faisais le logeage de balanciers et, après moi, il y avait des acheveurs. Je n'ai jamais compris ce que les acheveurs faisaient dans la montre. On n'y voyait rien, la montre était la même chose que quand on l'avait donnée, je ne sais pas ce qu'ils y faisaient [...]. Après, il y avait aussi des retoucheurs; la montre était déjà prête, mais il fallait qu'elle soit faite ad hoc. Il y avait aussi des ateliers avec quelques horlogers qui revoyaient les montres [...].
J'ai une horloge qui ne fonctionne plus. Mon fils me dit que puisque je suis horlogère, je devrais pouvoir la réparer. Je n'en suis pas capable, je ne sais pas comment faire, je ne connais que quelques parties de la montre, mais je ne sais pas comment la réparer. Je n'ai jamais réparé une montre, je ne l'ai pas appris. On faisait nos réglages, on faisait des comptages. On avait dû acheter des machines, c'était tout un investissement: les régleuses devaient s'acheter une machine qui coûtait 120 francs. Il fallait mettre le spiral avec le balancier dans la machine et on devait regarder combien de fois il oscillait. Quand ça oscillait plus, on devait raccourcir le spiral et quand c'était le contraire, il fallait le rallonger, millimètre par millimètre, jusqu'à ce que ce soit juste. Quand on avait le coup on y arrivait, sinon ça nous prenait du temps. Quand le spiral avait la bonne longueur, on le bloquait avec un piton [...].
J'ai tout ça encore, mais je ne l'ai plus jamais retouché. Je l'ai regardé une fois, j'ai vu que ça rouillait, alors je l'ai changé de place. Je voulais toujours retravailler, je voulais essayer d'en refaire, parce qu'il me reste beaucoup de fournitures [...].
Chaque partie se faisait séparément, il fallait devenir habile. Ce n'était pas si mal, je dois dire. Des fois c'était monotone, comme quand il fallait remonter ces coques, des fois j'en avais sec: il y avait des pièces qu'il fallait attraper avec des brucelles, elles avaient une forme de fer à cheval, c'étaient des clavettes. C'était déjà difficile de les attraper, puis il fallait les glisser dans une fente avant de les visser. Qu'est-ce que c'était difficile à faire! En plus, il fallait apprendre à travailler de la main gauche, parce qu'on utilisait les deux mains. Ça prenait déjà du temps.
Il y a eu la période des incablocs. Ce sont des montres qui peuvent tomber et dont le pivot ne se casse pas. Il y avait un petit ressort qu'on montait. Comme ces montres étaient plus chères, on nous payait plus. Quand on avait fait dix cartons [de dix pièces], dans lesquelles il fallait mettre nos balanciers, ça nous faisait 4 francs. On arrivait à les faire en deux heures. C'était bien, mais je n'en ai pas fait souvent: c'était tout elle [ma collègue] qui les faisait. Pendant que j'en avais fait cinq, elle en avait déjà fait dix et elle allait rechercher d'autres cartons. Comme ce n'était pas des séries illimitées, il y avait peut-être 100 cartons de 10 [pièces à faire], alors il me fallait refaire des pièces bon marché. J'ai eu regardé parfois ce qu'elle gagnait en une journée, je me disais: "je lui paye son trousseau!" Je "piquais des rognes", je pleurais, quand je rentrais à la maison. Je n'osais rien dire, peut-être que si je l'avais dit au chef, il aurait fait quelque chose. J'étais bien cotée à la fabrique, ce n'est pas parce qu'ils ne m'aimaient pas que c'était comme ça, mais je n'osais rien dire, j'étais celle qui acceptait tout."
Maintenant on voit régulièrement des publicités, des spots T.V., qui montrent des horlogers sur leur établi, comme par exemple la publicité Blancpain. Que pensez-vous lorsque vous les voyez?
"Rien. Je les regarde comme les autres réclames, ça ne me fait pas de déclic. C'est trop court. Je pense souvent que j'aimerais retravailler dans l'horlogerie, ne serait ce qu'une semaine."
Avez-vous déjà visité les musées de La Chaux-de-Fonds, du Locle?
"Oui, j'ai visité celui de La Chaux-de-Fonds il n'y a pas longtemps. C'est énorme, il y a tellement de choses à voir. Il y a des choses qui m'ont intéressée, mais pas tout. Je recherchais à voir les pièces qu'on avait fait. Ce qu'on n'avait pas fait ne m'intéressait pas. Je ne suis pas tellement intéressée par la technique. Je n'ai pas tellement retrouvé ce que j'avais fait, parce que c'est surtout l'histoire de la montre qu'on voit. J'ai oublié ce que j'ai vu. J'étais vraiment contente d'y aller afin de voir de l'horlogerie. J'y ai cherché mon passé d'horlogère."
Est-ce que ce qu'on montre dans les musées permet de se faire une bonne idée de ce qu'est l'horlogerie, ou est-ce qu'on ne montre qu'une façon de voir les choses?
"Ça dépend de comment on veut voir les choses. Je suis dernièrement allée voir le musée des automates, à Sainte-Croix; il y a des choses qu'on n'arrive pas à comprendre si on n'est pas du métier, alors on nous les explique bien. Tandis qu'à La Chaux-de-Fonds on ne nous explique pas [...]. Je m'intéresserais davantage maintenant à voir un musée de peinture qu'un musée d'horlogerie [...]."
Avez-vous une suggestion pour rendre le musée plus intéressant?
"Je ne sais pas, je n'ai pas un souvenir très précis de ce que j'ai vu [...]. Ça m'a plu, mais ça ne m'a pas emballée. Peut-être que je m'attendais à voir autre chose, je ne sais plus [...]."
Est-ce que vous auriez voulu voir des scènes montrant en quoi consistait le travail des régleuses, etc.?
"Oui, c'est sûr que ça m'aurait intéressée [...]. Je me rappelle que je cherchais ce que je connaissais [...]. Ça ne m'a pas fait tilt, mais ça m'a quand même intéressée."
Comment l'horlogerie est-elle arrivée dans la région?
"C'est venu du fait que dans le temps c'était surtout les paysans qui étaient horlogers, pendant l'hiver [...]. Il y a eu JeanRichard.
Mon grand-père était paysan et il travaillait parfois dans un petit atelier d'horlogerie [...].
Au début ce sont surtout les paysans qui faisaient de l'horlogerie, jusqu'à ce que les premières fabriques soient ouvertes et que ce soit pour tout le monde."
Est-ce que l'horlogerie s'est développée grâce à des facultés que les gens d'ici ont et que ceux d'ailleurs n'ont pas?
"D'après notre pasteur, [...] dans les endroits où les montagnes sont resserrées, où il n'y a pas d'horizon, les gens sont inventifs. Ils sont obligés de créer quelque chose pour s'occuper. Tandis que quand il y a de l'espace, ils ont envie de partir.
C'est probablement ce qui a rendu les gens ingénieux, parce qu'ils avaient le temps de chercher, surtout pendant la mauvaise saison. Il y a eu beaucoup d'inventions qui sont parties de ces régions [...]."
Parlant de son métier:
"En premier, je n'étais pas d'accord de faire ça, mais finalement ça m'a plu: on se prend au jeu quand même. Mais on travaillait dans des conditions qui n'étaient pas bonnes, on n'avait pas l'outillage qu'il fallait: on avait des balanciers qui étaient parfois inadaptés, il fallait parfois les tordre pour les adapter aux calibres. C'était pas toujours comme ça, mais on a eu des cas... Après ça, lorsqu'un horloger ouvrait la montre, les pièces se démontaient. Les montres étaient fichues. Ils [la Tavannes Watch] ont bien pu ne pas continuer... Moi je me disais toujours que je n'achèterais jamais de montre Cyma: je n'avais pas confiance dans ces "clous" qu'on devait taper: on devait parfois taper les balanciers avec un marteau et une planchette.
C'est pas ça l'horlogerie! Il aurait fallu avoir tout [=toutes les fournitures]. Ça commençait déjà à se déglinguer. Je ne sais pas si ceux qui ont travaillé avant moi ont eu tout ce qu'il fallait, mais ils n'avaient plus les outils, ils n'ont pas su s'adapter, ils ne modernisaient pas. Tant que l'horlogerie n'avait pas trop évolué, ça allait, mais dès que c'est beaucoup parti, ils n'ont plus pu. C'est pour ça que ces fabriques se sont fermées. A Tavannes, il y a eu beaucoup d'exemples comme ça: Tavannes Machines, Tavapan, etc. C'est peut-être la mentalité de la région [...].
On n'avait pas le matériel qu'il fallait, en plus du balancier qu'il fallait "mailler", on avait aussi des spiraux qui étaient beaucoup trop grands. On devait couper la moitié de leur longueur pour les adapter. C'était moche, il fallait que le spiral puisse "vivre": quand il n'y avait qu'un petit bout de spiral, je ne sais pas combien de temps ces montres vivaient.
On ne gagnait pas beaucoup sur les séries pour lesquelles on n'avait pas le matériel adapté, il fallait trop chercher [=adapter les pièces] [...].
Quand la Tavannes Watch a fermé, on n'a pas su ce qui était arrivé, [...]. Ils ont tout vendu, ils ont liquidé ou jeté les machines. Il y en a qui ont fait de bonnes affaires, ils ont monté des ateliers à bon marché. Mais pour le reste de la population, ça a été l'exode, les gens sont partis, ils sont partis travailler ailleurs, ils ont déménagé [...]. Maintenant des gens sont revenus, mais ce ne sont pas les mêmes, ils viennent de "l'extérieur", on ne les connaît pas [...].
La Tavannes Machines est presque vide, il y a quelques ateliers occupés, sinon ce sont des cartons empilés qui l'occupent. Par contre à la Tavannes Watch tous les ateliers sont occupés: il y a Rowenta-Henex, [...], [La Pimpinière, etc.]."
Que pensez-vous de l'évolution de l'horlogerie: d'un côté on fait des montres en plastique, style Swatch, jetable, et d'un autre côté on fait de la haute horlogerie, très chère?
"Je me dis que ceux qui ont les moyens de se payer des montres chères, ceux qui ont le goût du luxe, et bien tant mieux pour eux [...]."
Est-ce bien qu'une certaine tradition horlogère soit maintenue, par rapport aux montres à quartz?
"Peut-être, parce que maintenant l'horlogerie mécanique revient beaucoup, mais je trouve que les montres à quartz sont quand même bien. J'en ai une que j'ai reçu pour mes 60 ans, elle a coûté 60 francs et elle me fait plaisir comme tout [...]. J'admire les belles montres, mais il y a aussi des montres [elle montre sa "Swatch" Migros] tellement belles. Des fois je les regarde à la Migros et j'ai envie de m'en acheter une, mais je me dis finalement que je n'ai pas besoin d'avoir tant de montres: j'ai celle-ci [en plastique] pour l'été, et l'hiver je mets une Rowenta chromée, avec un bracelet en cuir. Je sais que celle [qui est en plastique] est solide, et puis le jour où elle sera fichue, je m'en rachèterai une autre. C'est quand même agréable de pouvoir acheter des montres bon marché. En plus elles sont précises."
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